Sixième dimanche ordinaire (B)

Sixième dimanche ordinaire (B) Didier Croonenberghs

« Pas de nouvelles, bonne nouvelle ». Nous connaissons tous cet adage qui nous rappelle qu’il est bien souvent inutile de s’inquiéter. Mais avouez que dans la culture d’aujourd’hui —et dans notre monde connecté en permanence— c’est plutôt l’inverse qui se produit. Pour beaucoup, « Pas de nouvelle » signifie « mauvaise nouvelle !» Quand on n’arrive plus à joindre un proche, quand une personne ne répond pas de suite à des mails ou des appels, la suspicion et la peur peuvent s’installer. ‘Que lui est-il arrivé ?’, ‘Pourquoi ne répond-elle pas ?’ Autant de questions qui nous poussent à interpréter le silence négativement. « Attention, ne dis rien à personne, mais va d’abord te montrer au prêtre » dit Jésus au lépreux. Dans le passage que nous venons d’entendre, la parole de Jésus est d’abord une invitation à redécouvrir le silence, pour sortir de notre insensibilité, de notre indifférence. Saint Marc évoque à plusieurs reprises dans son évangile ce silence imposé par Jésus, qui est presque un secret. Vous connaissez probablement ce vieux dicton qui nous rappelle qu’« un secret, c’est quelque chose que l’on ne dit qu’à une seule personne à la fois ! ». Tout au contraire, l’évangile nous rappelle aujourd’hui la sagesse du silence… Ne va pas trop vite étaler ce que tu vis. Commence par faire silence... C’est à dire, découvre que ta solitude n’est pas un isolement, que le silence n’est pas synonyme d’absence. Habite d’abord ta solitude et tu pourras ensuite t’ouvrir aux autres, entrer en relation. Commence par te taire, par arrêter de te plaindre… pour accueillir, ensuite, au fond de toi ce que tu es en train de vivre… Car c’est peut-être une transformation, une purification que tu vis. Le silence n’est pas ce qui nous coupe de la relation, il est ce qui nous permet justement d’entrer dans une relation apaisée. Faire silence, c’est laisser monter du fond de soi ce qui donne sens, ce qui nous rend sensible. C’est dans le silence que nous pouvons entendre une voix qui nous appelle à témoigner, à poser des geste audacieux ! Le silence, en ce sens, précède toute action. « Attention, ne dis rien à personne, fais silence… Tais-toi… mais n’en reste pas là ! Ne sois pas passif ! Va te montrer, sois actif, ce sera pour les gens un témoignage. La lèpre, nous le savons, atteint la peau, c’est à dire nos relations, ce qui nous socialise, ce qui nous sépare et nous rapproche des autres. Comme le dit poétiquement Marion Muller-Colard, « souffrir de la lèpre, c’est perdre sa peau de ne plus pouvoir la risquer au contact des autres ». Lorsque la lèpre nous frappe, nous ne pouvons plus toucher. Nous sommes comme coupés, exclus. Et pire encore, nous ne pouvons plus nous laisser toucher, émouvoir. Nous devenons comme insensibles. Presque insensés… Mais dans ce récit, Jésus risque l’audace de la rencontre, de l’attention contagieuse, et pour cela, il faut un peu « risquer sa peau » ! Aller au contact ! La parole de Jésus au lépreux est donc double et paradoxale. Silence et va te montrer ! Le silence, comme la prière, s’épanouit en action, en gestes concrets qui attestent une transformation intérieure. La lèpre touche donc ce qui nous met en relation, la peau, mais aussi… la parole ! Et je terminerai rapidement par ce second exemple. Il existe en effet une forme de lèpre que nous connaissons bien. Il s’agit de la médisance, une maladie de la parole, qui veut que nous parlons trop vite, comme le lépreux justement. D’ailleurs, dans la tradition d’interprétation juive de la Bible, on fait le rapprochement entre davar, la parole et dever, la lèpre. Il y a une similitude entre parole et peau. Le peau et la parole symbolisent la relation entre ce qu’il y a de plus intime et ce que nous manifestons dans nos relations. Pour la parole, qu’est-ce que médire sinon mal parler du prochain en caricaturant l’autre? En parlant trop vite, à contretemps. En défigurant l’autre. La lèpre est donc la maladie qui symboliquement grignote tout ce qui nous met en relation. Elle est cette maladie de la peau, de la parole, du regard,… A nous alors d’être « contagieux » du geste et de la parole prophétique de Jésus, qui vient toucher ce qui est insensible en nous. Voilà cette sagesse à laquelle nous sommes invités aujourd’hui. Celle d’un silence qui s’épanouit en un geste qui prend soin, Celle d’un silence, qui nous dit tendrement : Découvre au fond de toi ce qui te rend sensible, Alors, tu pourras agir et parler. Alors, tu seras touché par la vie, et ta joie sera virale. Amen.


VICE-PROVINCE SAINT-THOMAS-D’AQUIN EN BELGIQUE
VICE-PROVINCIE SINT-THOMAS VAN AQUINO IN BELGIE

webmaster@dominicains.be